Jean Guidoni.

Un chanteur toujours debout. Droit mais peut-être à cloche-pied sur la terre qui le fit naître. Un chanteur qui penche. Un peu moins perpendiculaire depuis que le nombre d’années penche aussi du mauvais côté. Comme la tour de Pise. Inclinée mais solide dans ses sources d’inspiration. Les temps sont incertains et Jean Guidoni revient de loin. Il le dit lui-même comme il le chante. Avec conviction et lucidité et enfin délesté de la gravité d’antan. Exit la figure de style du chanteur de cabaret moderne. Entre Lili Marlène et David Bowie. Entre Nina Hagen et John Cale. Entre l’ombre et la lumière. Jean Guidoni n’est plus entre deux eaux. Il est réuni, centré, rassemblé, pacifié. Il se ressemble dans tout son être. L’avantage de ne jamais avoir incarné la tendance est précisément de ne pas souffrir de la terrible maladie du chanteur qui risque d’être terrassé par le virus de la mode. Jean Guidoni revient chanter parce qu’on le lui a demandé. C’est en tout cas l’histoire de ce disque :

« J’avais un peu décidé de tout lâcher en ce qui concerne mon destin de chanteur. Je n’avais plus envie de faire un disque juste pour faire un disque. Je ne voulais plus être en quête de quelque chose. J’avais juste envie, pour une fois, de laisser venir, permettre aux autres d’entrer dans mon monde… »

Jean Guidoni n’a plus rien à prouver et c’est aussi ce qui marque la différence avec  l’habituelle démarche des retours discographiques. En 2003, il remonte sur scène au théâtre Sylvia Monfort. Pour exister, respirer l’air qui est le sien. Et effectivement, on va venir à lui. Des auteurs : Jean Rouaud, Marie Nimier… Une musicienne : Edith Fambuena, tête chercheuse du groupe Les Valentins. Un label de disques : Wagram. Des hommes et des femmes qui savent, qui rassurent, qui encouragent :

«  Edith Fambuena m’a juste dit que j’étais quelqu’un d’important dans la chanson. Jean Rouaud et Marie Nimier m’ont exprimé une sincère envie d’écrire pour moi. Francis Julien et Florence Marin du label Wagram m’ont tout de suite signé après ce concert… »

Jean Guidoni est un artiste. Il doutait. Il ne savait peut-être plus exactement quel avenir pouvait lui réserver le petit conservatoire surpeuplé de la chanson hexagonale. Il va se laisser visiter, apprivoiser par ces nouveaux disciples. L’image qu’ils ont de lui est fixe : sombre, dépressive, égocentrique. Ils ont simplement oublié que l’artiste a toujours su (lui aussi) retourner sa veste de costume pasolinien pour s’apercevoir qu’elle était doublée d’un tissu pailleté dérobé lors d’un spectacle de Sylvie Vartan. « Miroir, miroir, suis-je toujours le plus beau dans mon royaume ? ».

Marie Nimier et Jean Rouaud vont  précisément commencer par évoquer ces effets de miroir. Première chanson : « Miroir, miroir » qui permet d’échanger, de parler. Beaucoup, avec passion et détermination afin de trouver ensemble un thème pour explorer d’autres émotions. Le néant, le vide. L’air de rien pour chanter l’ère du rien. « La naïade », « Néant néon », « Ogre »… Quelque chose de glacé. Froid et brûlant. Björk au pays de la romance, douce France. Il fallait aussi chanter autrement. Edith Fambuena va aider Jean Guidoni à gommer des défauts qui furent longtemps sa richesse. En faire moins. Chanter simplement, dans la retenue, un peu en dedans :

« J’ai fait un vrai travail sur la voix. J’ai d’ailleurs repris des cours de chant. J’ai redécouvert mes graves. D’un seul coup je suis passé ailleurs. Edith aborde le chant d’une autre façon, comme dans tous les groupes pop. Plutôt que de casser toutes mes habitudes, nous sommes allés chercher ailleurs… »

Voilà donc Jean Guidoni qui renaît à lui-même. Il accepte de se regarder sans vouloir être autre. Il assume tout : son âge, son physique, ses démons… Comme si Guidoni quittait le déséquilibre pour l’exercice du trapèze. C’est d’ailleurs le titre de l’une de ses chansons,  dont il a écrit le texte et qui a finalement donné son titre à l’album. Tout un symbole. Etat des lieux ne signifie plus état d’urgence. Guidoni sans fard, démaquillé. Brut d’homme assumant sa féminité. Fini le temps pas si lointain où il avait peur d’attirer l’attention, où le succès éventuel dérangerait le bon cadre d’une chanson vouée à la marginalité. Jean Guidoni tel qu’en lui-même est prêt à séduire avec ce qu’il est aujourd’hui. Comme Goethe qui disait : « Ne fuyez pas vos démons, ils sont peut-être le meilleur de vous même… ». Jean Guidoni montre toujours son côté sombre mais ouvre son magique circus à Mali du groupe Tryo pour une pause thé, « Thé de Chine », très Viscontienne. La chanson sociale « Evidemment » sera, elle, explorée par un bénévole de l’association « Pause café », qui s’investit dans la réinsertion des femmes et des hommes en passe de réintégrer la société et dont Guidoni est le parrain. Evidemment il y a la tendresse. Evidemment, il y a la vie. Et parfois c’est elle qui se charge de vous offrir le goût pour le recommencement. Et c’est ainsi que pour la première fois, Guidoni participe à l’élaboration des arrangements de son disque. De façon très singulière. Comme lorsqu’il travaille un spectacle :

« Sur chaque chanson, j’ai écrit une page où j’imaginais un décor, une situation, des rythmes, des couleurs, un personnage. Edith a fait lire mes histoires aux musiciens. Ils ont choisi le personnage qu’ils voulaient être… »

Un album qui nous suspend aussi au dessus d’un écran de cinéma. De son trapèze, Jean Guidoni se balance pour frôler 24 images seconde d’un film de David Lynch ou de Gaspard Noé. Désormais il va falloir aborder la scène, territoire ami du chanteur :

« Je vais là aussi renverser la vapeur. Quitter le côté théâtral afin de créer une vraie relation avec les musiciens… »

Exprimer sans rien démontrer. Jean Guidoni n’a plus peur de se faire du bien. Les mots des autres l’ont justement caressé. Les siens l’ont étonné :

« Comme Cocteau le disait, on n’écrit bien qu’avec ses propres mots… »

Jean Guidoni s’avoue enfin presque serein. La maturité n’est pas toujours qu’une vieille maladie…

« Je vais retrouver le public et je me retrouve avec eux. Je reviens dans mon monde… »

Bienvenue donc à notre trapéziste ailé, fier de ressentir les émotions d’un jeune débutant. Comme s’il revenait avec son tout premier album. Avec ce balancement harmonieux entre le clair et l’obscur, Jean Guidoni est beaucoup plus droit que la tour de Pise. Ou alors, voltige aidant, il s’est beaucoup redressé.

 

Didier Varrod

Extrait de la plaquette Wagram